Johnny Halliday: la mort d'un monstre sacré

L'engouement quasi mystique qu'a suscité la mort de Johnny Hallyday m'a incité à réfléchir sue un phénomène qui m'est apparu comme un substitut de religiosité...

Un monstre sacré
La mort de Johnny Halliday et ses obsèques le 8 décembre 2017

Il y a eu comme une sorte de fièvre médiatique lors de la mort – pourtant attendue – de notre chanteur national Johnny Halliday (Jean-Philippe Smet). Il venait de décéder un jour, après Jean d’Ormesson, et le dernier événement a en quelque sorte phagocyté le premier, comme si le succès populaire prenait le pas sur la gloire, plus discrète, de l’homme de lettres qui était pourtant, lui aussi, un homme des media. Quoiqu’il en soit, le battage médiatique (radio, TV, presse) qui s’est tout à coup manifesté autour de la mort de Johnny m’a d’abord agacée. Comment pouvait-on, toutes affaires cessantes par ailleurs, consacrer tant de place à cet événement ? « Il y a longtemps que plus personne ne parle plus de rock n roll » m’a dit, condescendante, une amie britannique. Mais Johnny a continué jusqu’au bout à le défendre. Les Américains doivent rire sous cape de ce Frenchie qui attirait les foules avec un genre totalement oublié aux USA. D’ailleurs à LA où Johnny vivait en partie, il n’était guère connu. Je n’ai jamais été une fan des chansons de Johnny, encore moins de son style, mais à force d’entendre tous ces jours-ci certaines de ses chansons, j’ai été touchée surtout par certaines paroles… qui ne sont pas d’ailleurs de Johnny, mais de son parolier Rondeau, je crois. J’avoue aussi, que, j’ai tout de même eu la curiosité – un peu coupable - de suivre le déroulement grandiose de ses obsèques à la TV. Les reporters parlaient d’un million de personnes massées sur les Champs Elysées, pour rendre un dernier hommage à Johnny dont le cercueil en bois blanc reposait dans une limousine, sans compter les 15 millions de téléspectateurs ! Les fans lui lançaient des roses en scandant Johnny, Johnny. Les musiciens de Johnny, sur une estrade près de l’église de la Madeleine, jouaient des airs de son répertoire et la foule reprenait les chansons, en tapant des mains, parfois le visage comme illuminé de bonheur, parfois les yeux en pleurs. Même les journalistes qui commentaient les faits à la télévision semblaient parfois avoir la gorge nouée. « C’est extraordinaire… incroyable ! »
Mes émotions primaires surmontées – cela n’a pas été trop difficile tout de même - j’ai éprouvé le besoin d’analyser le phénomène. A plusieurs moments, on a évoqué, à titre de comparaison, les obsèques de Victor Hugo. Mais cette comparaison me paraît pour le moins saugrenue. Oui, il y avait sans doute autant de monde le long de l’un et de l’autre cortège. Oui, il y a eu une mobilisation générale des hommes politiques. Johnny était l’ami de Chirac, Sarkozy, et toutes les autres classes politiques de gauche comme de droite, étaient représentées à ces obsèques. Le président Macron se tenait avec la famille la plus proche, au bas de l’escalier de la Madeleine, et c’est lui qui a fait le premier discours sur les marches de l’église. Il n’en reste pas moins qu’on ne pouvait tout de même pas comparer l’action politique menée par Hugo et le non-engagement de Johnny qui n’a jamais prétendu faire de la politique, quoiqu’il ait pu, par sa présence et comme malgré lui, servir les intérêts politiques de certains. Il a chanté à la Fête de l’Huma, tout comme il se montrait aux rassemblements des Républicains avec Sarkozy. Cela dénotait plutôt une sorte d’indifférence à la politique, une indifférence dans laquelle le bon peuple se retrouve aujourd’hui : car on ne pleure plus un héros politique, mais un héros du showbiz. Comment fallait-il comprendre alors la présence de tous ces hommes politiques de gauche comme de droite, autour de Johnny ? Ironie de cette situation : les hommes politiques par leur seule présence, semblaient tous acquiescer à une sorte de dépolitisation incarnée par Johnny, un Johnny qui a su rassembler le peuple, bien plus que ne pourrait le faire le représentant d’une quelconque idéologie.
L’analyse politique menant à une impasse, fallait-il plutôt se tourner vers une sorte de religiosité ? Certains éléments m’y incitaient fortement et tout d’abord en prêtant l’oreille au vocabulaire des commentateurs : monstre sacré, ferveur, incroyable communion etc. Et puis on pouvait surtout observer ce déferlement d’émotions : rires, pleurs mêlés, gestes de dévotion et d’adoration dans les fleurs jetées sur le convoi funéraire, le cortège des 700 dévots sur les Harley Davidson, le nom de Johnny scandé par les fans - ou, devrais-je dire les fidèles ? - les signes d’appartenance au groupe des adorateurs : les T-shirts au nom de Johnny, toutes les déclarations d’amour dans la bouche des fans ou sur des banderoles et, bien entendu, la musique elle-même, reprise en chœur par la foule, et particulièrement ces chansons intitulées «Oh Marie, si tu savais… » ou encore « Que je t’aime, que je t’aime ». Voyant le visage angélique et doux et le sourire triste de Laetitia donnant la main à ses deux fillettes, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à une autre Marie ! Il y avait là une ferveur palpable. Mais quel était l’objet d’adoration, puisqu’on n’adorait pas un héros politique ? C’est là que l’on se trouve, me semble-t-il, dans une curieuse situation. D’une part, un événement qui rassemble les politiques, mais sur une absence de héros politique, une ferveur religieuse qui se noue autour de l’absence d’objet religieux, car Johnny dont d’aucuns louaient la gentillesse, la générosité, n’est cependant ni un saint, ni encore moins un martyr. Et pourtant tous les signes de religiosité étaient présents : l’émotion, l’amour, la communion, la fraternité, le besoin chez certains de ressembler à leur idole. Faut-il considérer alors que cette ferveur religieuse tournait à vide ? Et pourtant le cortège se dirigeait aussi vers l’église de la Madeleine. Une cérémonie religieuse avait été programmée. Johnny lui-même avait souhaité être enterré en catholique, sans être vraiment pratiquant, il se disait croyant. Le curé des loubards était présent…Quand les prêtres sur le parvis de l’église ont accueilli le cercueil et la famille, quand l’archevêque a fait son homélie, j’ai eu comme l’impression que la religion établie reprenait, sans ambiguïté ses droits, mais sans plus entrainer la foule dans un grand élan de ferveur.
En ce dimanche 10 décembre, Johnny s’est envolé au ciel, mais … en avion. Il ne s’est pas non plus envolé au paradis, mais à St Barthélémy ! Ni héros national à la Victor Hugo, ni saint, ni martyr. Le bon peuple continuera à lui vouer un culte… en achetant ses CD.
PS Je viens d’entendre à la radio que de petits malins se font maintenant de l’argent avec des « reliques » de Johnny. On vient de mettre en vente des empreintes des oreilles de l’artiste et des morceaux de l’un de ses slips…Décidément, on ne sait pas s’il faut rire ou pleurer de ce pitoyable ersatz de religiosité.

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Comment by David Brazier on December 19, 2017 at 23:00

Yes, hero worship is a kind of religion, or substitute for religion, certainly drawing on some of the same instincts, leading us to express devotion and enjoy vicarious participation in something larger than our mundane lives in common with other worshippers.

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